Le croissant du trottoir-Philippe Delerm
On s'est réveillé le prmier. Avec une prudence de guetteur, on s'est habillé, faufilé de pièce en pièce. On a ouvert et refermé la porte de l'entrée avec une méticulosité d'horloger. Voilà. On est dehors, dans le bleu du matin rosé. Heureux le froid est là pour tout purifier. On souffle un nuage de fumée à chaque expiration: on existe, libre et léger sur le trottoir du petit matin.
Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. Mains dans les poches, on a tout devancé: chaque pas est une fête. On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, le bord des choses. C'est du temps pur, cette maraude que l'on chipe au jour quand tous les autres dorment. Voici l'enjouement du bonjour que la boulangère réserve aux seuls premiers clients - complicité de l'aube.
<Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite!>
On se retrouve dans la rue. On le sent bien: la marche du retour ne sera pas la même. Le trottoir est moins libre. On prend un croissant dans le sac. La pâte est tiède. Cette petite gourmandise dans le froid du matin.
Le jour commence, et le meilleur est déjà pris!.
Philippe Delerm